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Tous à Rome : Suivez le guide !

 

 

Voilà maintenant trois ans que, chaque semaine, les éditos de Félix Rome fleurissent à la une d’une revue juridique très connue, sous une plume alerte et sous ce nom (Adde : « Tous les chemins mènent à Rome » Dalloz, 2009). Chacun sait que Félix Rome est un pseudonyme et la plupart des lecteurs savent qui se cache derrière celui-ci.

 

Ce qui frappe, à la lecture de ces textes, c’est en premier, leur qualité. Elle a déjà été soulignée et très joliment (Ph. Malaurie, Du nouveau dans la doctrine civiliste, Virevoltes et masques, Droit et Patrimoine, 2009/9) : ces éditoriaux sont effectivement un délice, le style est toujours vivant et surtout cultivé, un mélange de culture classique et potache. Philippe Malaurie le compare à Descartes, non sans malice d’ailleurs. In cauda venenum : le seul intérêt de Félix Rome serait de plaire, plaire aux majoritaires, plaire aux minoritaires, plaire à tous, aimant se faire aimer. Un artiste. Une Diva. L’Edgard Faure du droit privé ou bien l’incarnation de « l’opportuniste » de Jacques Dutronc : « Je suis pour le Communisme, Je suis pour le Socialisme, Et pour le Capitalisme, Parce que je suis opportuniste ». Et pourquoi pas pour le solidarisme ? Au fond, et à bien lire l’article de Philippe Malaurie, ces textes ne seraient rien d’autre qu’un flirt avec la mode, la « tendance », et son auteur un dandy, bien né et tellement bien assis dans ses certitudes et les convenances qu’il peut se permettre de dire quelques grossièretés comme un bourgeois de province décati. « Félix Rome c’est la vraie pensée du XXIème siècle, le marketing par le verbe » écrit Philippe Malaurie. Félix Rome serait, en quelque sorte, à la littérature juridique ce que Frédéric Beigbeder est à la littérature, un poseur.

 

D’ailleurs, à écouter certains lecteurs, il semblerait que ce sentiment soit partagé par certains juristes, étudiants, professeurs de droit, magistrats, avocats etc. : « c’est bien écrit, c’est parfois amusant certes, mais ce n’est pas juridique », entend-on chez les grincheux et, peut-être, les jaloux.

 

Ce n’est pas juridique. Effectivement, dans une conception étriquée du droit, du discours juridique, ce positivisme qui nous tue, tous ces textes sont très aimables, mais ce n’est pas juridique.

 

Cette réflexion est fausse et ce pour deux raisons principales.

 

Pour les positivistes, d’abord, les éditos de Félix Rome sont truffés de commentaires juridiques : »Madame Démagogie » (D. 2009, p. 153), « Déportation des juifs, L’Etat français responsable mais plus débiteur » (D. 2009, p. 481), « Oh, la belle loi » (D. 2009, p.1329), « Dégats des os » (D. 2009, p. 1401), « Motivez, motivez » (D. 2009, p. 2473). 5 sur 38 pour 2009, comptera mon contradicteur. Pas terrible ; la preuve est faite. On rétorquera, mais certainement en vain, que les saisons 1 (2007) et 2 (2008) de vos séries (on disait autrefois feuilleton) en contenaient davantage.

 

Là n’est pas l’important.

 

Ce n’est pas important parce que, et c’est la seconde raison, dans les réflexions qui se dessinent à travers la variété de vos éditos, tout, au contraire, est juridique ! Il n’y a que du juridique ! Toutes les lignes, tous les mots, toutes les blagues, les formules, les incises, qui nous font rire tellement on a le sentiment d’entendre l’auteur quand on le lit. Tout y est juridique, mais à condition de retenir, et donc de connaître, une conception du droit que Félix Rome réhabilite, avec succès, avec talent.

 

Qui, avant lui, a pratiqué ce genre ? Il y avait les éditoriaux de François Terré au Figaro, dans un autre genre et un autre style, il y a Thomas Clay, éditorialiste généraliste. Il y a ceux de Jacques Mestre à la revue Lamy de droit civil, mais dans un registre, pour le coup beaucoup plus juridique (mais comp. « Le meilleur est avenir », PUAM, 2007), il y a les articles publiés parfois dans la grande presse (ceux récurrents de Dominique Rousseau, par exemple ou d’autres publiés de manière ponctuelle).

 

Qui avant Félix Rome avait réhabilité la place d’un juriste totalement (ré)intégré dans la société française ? Qui avant lui, avait donné un sens aux études de droit pour ceux qui les suivent ou mieux qui les entament ? Une petite expérience. Titulaire cette année du cours d’introduction générale au droit, et m’occupant du Collège de droit de Montpellier (j’en profite, bassement, pour faire un petit coup de com…), j’ai, avant que le cours ne commence, recommandé aux étudiants du Collège de lire « Tous les chemins mènent à Rome » et j’avais photocopié et distribué les éditos de 2009. Succès foudroyant, chez les étudiants, et chez leurs parents ! C’est la meilleure introduction au droit que l’on puisse imaginer, introduction au sens chronologique, présentation du droit avant son étude, mais également pris dans son sens substantiel, parce que les étudiants, comme les non étudiants, y découvrent le sens de leurs études.

 

Nos étudiants sont comme les citoyens de ce pays. Ce qui les intéresse, ce sont bien entendu des questions techniques, le mécanisme de la condition résolutoire, les conditions du divorce ou de l’action en recherche de paternité, le réméré ou le pacte commissoire, mais c’est aussi, et peut-être surtout, la question de la réforme de la Justice, de la suppression du juge d’instruction (D. 2009, p.73, 353, p. 1673 , 1873, 2025, 2537, D. 2008, p. 529, 1601, 2993, D. 2007, p. 713, 1713, 1857, 2457, 2593), de la question de savoir si le Président de la République peut, ou ne peut pas, se constituer partie civile, qui plus est dans un procès dans lequel un ancien premier ministre est impliqué, c’est de savoir si oui ou non la Burqa est tolérable dans notre pays (D. 2009, p.1585), de comprendre les grands mécanismes de la justice (D. 2009, p. 2473), c’est, évidemment, puisque le sujet fleurit tous les étés dans les grands magasines généralistes, d’oser, imaginez un peu l’audace, parler de la franc-maçonnerie (D. 2009, p. 2153), c’est de parler des questions qui fâchent, la déportation des juifs par exemple (D. 2009, p.481) ou du scandale du Procès d’Outreau, de mettre en perspective la crise financière (D. 2007, p. 1489, D. 2008, p. 337, 2585), c’est de parler politique (D. 2007, p. 1649) ou religion (D. 2007, p. 929, D. 2008, p. 1465, D. 2009, p. 713, 1001) ou des faits de sociétés comme des grands procès qui agitent la vie judiciaire (D. 2007, p. 1001), ou bien fêter les vingt ans de mai 68 à sa façon (D. 2008, p. 1393). Bref, de tous les sujets évoqués par Félix Rome, et bien d’autres encore.

 

Ce que réhabilite Félix Rome, c’est l’image d’un juriste gardien, d’un juriste sentinelle, d’un juriste guide (j’emprunte ces formules à mon ami Paul-Henri Antonmattéi que j’ai entendues dans une conférence avec une belle envolée), un juriste dans la cité, un juriste qui peut parler d’autre chose que du dernier arrêt de la Cour d’appel de Pétaouchnok dans son domaine de spécialité, un juriste impliqué, qui n’est ni le serf de la loi, ni au service d’un groupe quelconque, mais qui prend parti, souvent de façon osée, qui interpelle les autorités, y compris le président de la République, en reprenant les mots de Boris Vian au passage (D. 2007, p. 1257).

 

Félix Rome invente un juriste nouveau, ou plus exactement fait renaître un nouveau style de juriste. Il n’est en effet pas tout seul ; il suffit d’observer les réponses qu’il formule parfois aux courriers, laudateurs ou critiques, qui lui parviennent après un édito particulièrement virulent. Ce fut le cas par exemple à propos de l’affaire de cette jeune brésilienne qui avait pratiqué un avortement qui avait été frappée d’excommunication. Et Félix Rome de s’en donner à cœur joie contre ce Vatican vieux (D. 2009, p.713). A-t-il raison ou tort ? Raison bien sûr, non pas nécessairement sur le fond, chacun ses convictions, mais sur la forme. C’est évidement un sujet de société que le rapport entre la morale et le droit, entre la religion et le droit. Nous passons bien trois heures en cours à expliquer la différence et les rapprochements entre le droit et la morale aux étudiants de première année. Et nous recevons immanquablement des petits mots des étudiants posant des questions sur l’actualité. Celle de la petite brésilienne, celle de l’homosexualité (D. 2007, p. 857), celle de l’homoparentalité, celle de la main de Thierry Henry (D 2009, p. 2737 ; là encore je ne suis pas d’accord : comment réhabiliter l’idée de droit, de justice dans notre pays qui en aurait bien besoin, lorsque, comme ce fut le cas du « coup de boule » de Zidane, on justifie la triche et la brutalité ! Je préfère, et de loin, le « grand style » d’Arsène Wenger qui fit rejouer un match même si le caractère romantique du geste a bien peu à voir avec les enjeux économiques d’une qualification) et bien d’autres encore. Cela intéresse nos étudiants, cela intéresse nos concitoyens et nos collègues. Pour preuve l’éditorial publié par Félix Rome quatre numéros plus tard : « Réponse à Vatican vieux »  qui publie l’une des très nombreuses réponses reçues (D. 2009, p. 1001). C’est honnête, c’est précis.

 

Ce qui est en jeu, alors, derrière le discours de Félix Rome, c’est la place des juristes dans le débat juridique en France. Quelques chiffres. Il y a en France 45 000 avocats pour 63 millions d’habitants, soit un avocat pour 1300 personnes, en Allemagne, près de 130 000 avocats, pour 83 millions d’habitants, soit un pour 650, en Angleterre ce taux est de un pour 540, au Québec de un pour 440, en Italie, de un pour 400, etc. En France, le besoin de droit est-il moindre que chez nos voisins ? Bien sur que non, mais, pour toutes sortes de raisons, qu’il n’y a pas lieu d’évoquer ici, le juriste est assimilé à l’avocat qui renvoie lui-même à la robe noire, au tribunal, au procès, pénal le plus souvent. Pour résumer alors, le droit serait une affaire de contentieux, pénal le plus souvent dans l’esprit de nos concitoyens. En revanche, la légistique, le débat juridique et public, la négociation, celle qui est tant demandée et qui aiderait tellement à résoudre les crises sociales et éviter ces grèves par anticipation, c’est l’affaire des hauts fonctionnaires, moins les professeurs de droit, c’est-à-dire de la technocratie française, des journalistes et des hommes politiques. C’est cette non-vérité que combattent les éditoriaux de Félix Rome. Ce qu’il met en valeur, ce qu’il défend et illustre, c’est le rôle social du juriste, sa place, sa capacité à défendre des idées, les promouvoir, les mettre en scène, mais pour autant qu’ils – les juristes – en aient la dimension, la culture et le savoir.

 

Nos formations juridiques poussent en effet à former des juristes techniciens, finalement peu ouverts sur le monde. C’était sans doute valable et suffisant il y a quelques années, mais ce ne l’est plus. Nous autres, professeurs, sommes souvent frappés d’observer que la plupart de nos étudiants qui entrent ou sortent d’un Master, incollables sur les conditions de l’usucapion, de la nature de la cause réelle et sérieuse du licenciement, champions de l’indivision ou de la dissolution du régime de participation aux acquêts, sont en revanche globalement ignorants de ce qu’ils ont pourtant vus ou appris durant leurs études et, surtout, sont totalement incapables de répondre, en juriste et non en pilier de café du commerce, à des questions aussi essentielles que celle de l'opportunité (politique, philosophique, sociale, etc.) de réformer le Titre concernant le droit des contrats du Code civil, alors qu’il savent tout du contenu du projet Catala ou de l’avant-projet de réforme de la chancellerie, celle de savoir le comment et le pourquoi de la laïcité à la française, de savoir si l’exception d’inconstitutionnalité (la QPC) est une bonne ou une mauvaise chose, de savoir si la jurisprudence est ou non une source de droit, si le juge d’instruction doit être maintenu, de parler de l’utilité des lois mémorielles, découvrent avec stupéfaction l’intérêt pratique d’un bilan comptable ou le fait qu’un cabinet d’avocats peut être composé de gens bizarres qui ne vont jamais dans un palais de justice, etc. Ils sont souvent très avertis du contenu immédiat de la règle, mais assez peu ou pas du tout de ses fondements, de leur évolution. Au fond, on reçoit des bacheliers généralistes et on s’efforce, en cinq ans, d’en faire des super-techniciens d’un domaine parfois archi-spécialisé dont le savoir est d’une part insuffisant et qui sera d’autre part obsolète à très court terme. Ne nous étonnons pas, alors, et surtout ne râlons pas, si les écoles de commerce envisagent de dupliquer nos formations, si Sciences Po propose une Ecole de droit et si, plus modestement, quelques facultés de droit courageuses cherchent à créer et développer leurs propres Collèges de droit ! Ils formeront des juristes avertis, des juristes ingénieurs et non plus simplement des techniciens, des juristes sur le modèle de Félix Rome.      

 

Sachons alors remercier Félix Rome de montrer que le débat juridique correspond à un droit qui est à la fois le droit positif, le droit technique, le droit envisagé comme un fait, et en même temps la recherche de la justice, le doute sur les questions et sur les solutions, l’implication dans le débat public dans ce qu’il peut avoir de plus noble et de plus grand, le dépassement des seules connaissances arides et immédiates.

 

Faut-il alors, pour cela, utiliser des propos savants, plein de mots en « isme » ou un vocabulaire moderne, souvent amusant, voire parfois franchement drôle, un peu, soit dit en passant, à la manière de Beigbeder, utiliser un blog comme celui au succès fracassant de « maitre Eolas » ou des amis Houtcieff et Rolin (comp. D. 2007, p. 361)? Chacun ses goûts, chacun son style. Celui de Félix Rome peut être déroutant parce que c’est un style jeune, moderne. Les titres de ses éditos sont souvent tirés de titres de films, de souvenirs de paroles de chanson, de poèmes (D. 2008, p. 273), de romans classiques, de références historiques. Toutes ses répliques ou presque sont une invitation à une formule célèbre, parfois triviale, dans le style des Tontons flingueurs (D. 2008, p. 2129) parfois sous forme de jeux de mots (D. 2008, p. 2777 : « Homo çà coince », il fallait l’oser, D. 2008, p. 2489 : « on ne badine pas avec la mer », D. 2008, p. 337, « le mégalo de la générale », n’hésitant pas à utiliser un vocabulaire révolutionnaire (« Viva la libertad », D. 2008, p. 1809, « Motivez, Motivez », D. 2009, p. 2473) parfois osée, mais toujours cultivée.

 

La culture. C’est le fin mot. La culture du droit, la culture du débat, le débat de la culture juridique, de l’histoire, de la philosophie du droit, de la sociologie, de la psychologie, de l’économie, de la fiscalité même (D. 2008, p. 769), de la façon d’interpréter le droit, de le penser, de mélanger tout cela au lieu de construire des murs entre ces savoirs, le tout avec un mélange de légèreté et de puissance de réflexion avec, dans presque chaque phrase, une référence en forme de un clin d’œil, qui doivent servir de modèle pour les juristes en herbe qui lisent Félix Rome, quelle que sera leur profession future : magistrat, avocat, professeur de droit, juriste d’entreprise, notaire, rentier.  

 

J’avoue être, comme beaucoup, définitivement fan de du style, cher Félix, un style moderne, un style ouvert, enjoué, rafraichissant, mais plus encore de la voie ainsi tracée. Je remercie Charles Vallée qui a eu la sagesse de lui demander ce travail ; j’imagine en même temps ses sueurs froides en découvrant la primeur de certaines de ses pages. Ce travail est essentiel. Il est « stimulant », pour employer l’un de ses mots fétiches. Merci, courage et continuez longtemps.

 

DM

 

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