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Avertissement

320 8374183« Est-il besoin de préciser que ce roman est une œuvre de fiction même s’il se fond dans une trame historique dramatiquement réelle ? Toute ressemblance avec des personnages ayant véritablement existé ou des évènements qui se seraient vraiment déroulés serait donc purement fortuite, ou alors un coup de chance rare, hormis pour quelques salauds bien connus qui en ont été les acteurs maudits ».

« Inutile de préciser également que les droits d’auteurs sont protégés et appartiennent à Daniel Mainguy (© 2010) ».


« Cet ouvrage est publié sous forme de feuilleton, en ligne, sur www.daniel-mainguy.fr» ou en format "classique".  

 

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Ne pas reproduire sans autorisation : « frappe et on t’ouvrira ».

 


 

Chapitre 24

A l’assaut !

 

Ljuta,  30 juin 1995, 5h20

 

25. Hussein s’assura une dernière fois que ses compagnies étaient prêtes. La première compagnie, Charlie 1, était un peu en retrait, en réserve de contre-attaque, prête à soutenir le bataillon en cas de difficulté ou de le recueillir en cas de retraite.

Hussein vérifia son arme, les soldats les plus proches le regardaient. Leurs mâchoires étaient serrées, faisant surgir leurs os sous les joues, pour montrer leur détermination ou pour masquer leur peur. Les yeux de certains trahissaient l'angoisse sourde qui, chez tous les soldats du monde et de tous les temps, montait avant le combat.

Hussein connaissait bien cette peur. Elle le tenaillait à chaque fois. Le rythme des battements de son cœur enflait, en un rapide crescendo de percussion, jusqu'à faire battre le sang à la chamade contre ses tempes, légèrement en contre temps avec les coups de pompe de son cœur qui frappaient sa poitrine. L'afflux de sang lui voilait un temps les yeux jusqu'à ce qu'il s'ébroue violemment, comme pour dissiper d'un coup de vent la brume qui le gênait. Son cœur battait si fort qu'il avait l'impression de goûter l'adrénaline qui envahissait son corps, ses veines, pour entretenir la cadence infernale du batteur, à l'intérieur. Sa bouche séchait, comme si sa langue, soudain transformée en éponge, aspirait toute la salive qui s'y trouvait pour mieux la rejeter en d'innombrables gouttelettes de transpiration qui suintaient tout le long de son corps, sous ses cheveux, dans son dos, sur ses bras, par tous les pores de son visage tandis que comme une drogue, revenue du haut de son corps, l'adrénaline descendait en rapides vers ses jambes, comme pour y puiser la force qui s'y trouvait, amollissant ses genoux, pour mieux remonter vers son ventre pour former une boule douloureuse et se diriger vers son cœur, en un cycle sans fin.

Il ne savait pas vraiment de quoi ou pourquoi il avait peur. Ce n'était pas la peur de la mort. La mort, il la croisait presque quotidiennement depuis le début de la guerre. Elle était devenue une voisine, une compagne de route, une de celles que l'on n'aime pas, mais que l'on ne peut manquer de croiser continuellement. Il avait appris à savoir quand il risquait de la rencontrer. Il avait jusqu'ici réussi à l'éviter, de justesse parfois. Il avait même réussi à la dompter, une fois, lorsqu'une balle serbe l'avait frappé au côté. Il avait bien cru qu'Elle allait emporter ce combat. Il était condamné à perdre la bataille, bien sûr, mais il préférait attendre le plus possible. Livrer bataille contre la mort. Le plus longtemps possible. Le temps nécessaire à l’achèvement de sa mission. Il avait tant de choses à faire encore.

Son radio, Samir, était assis près d'un arbre à quelque distance. Lui aussi venait des montagnes du centre de la Bosnie. Lui aussi avait tout perdu et n'avait plus rien à gagner sauf pour les autres. Comme Hussein, il avait fait la guerre par vengeance puis par habitude, par orgueil. Samir adorait Hussein. Il était son radio, son ombre depuis que Hussein était devenu officier dans le bataillon alors commandé par Yesdine. Ils avaient fait toute la guerre ensemble. Un jour, tandis qu'ils patrouillaient à la lisière d'une forêt, Samir s'était un peu trop attardé à découvert alors qu'ils n'étaient pas loin des lignes serbes. Hussein se tenait à côté, examinant l'horizon et songeant au chemin qu'il allait emprunter pour assurer la fin de sa mission. Mû par un soudain pressentiment, il tourna la tête en direction de la plaine, vers le camp serbe, le temps de discerner un mouvement dans les lignes ennemies, celui d’un soldat qui ajustait son fusil et visait tranquillement sa cible à découvert. Hussein eut juste le temps de hurler à Samir de se coucher avant de lui sauter dessus pour le jeter à terre au moment où le chuintement des balles de Kalachnikov déchirait l'air froid et où elle se fichaient dans un tronc derrière lui. Un autre soldat avait remarqué le tireur serbe et il put le tuer avant qu'il se dérobe ou qu'il puisse ajuster un autre soldat. Hussein s'était relevé, avait épousseté sa tenue, remis son casque en place et n'avait plus jamais reparlé de l'incident, ce dont Samir lui savait presque autant gré que de lui avoir sauvé la vie.

Par de petits gestes mécaniques et précis, il mettait en place l'appareil radio à la demande d'Hussein lorsqu'il voulait communiquer avec ses subordonnés ou avec ses supérieurs. Dans la bataille, Samir et sa radio étaient plus importants qu’un fusil, plus importants que dix fusils.

 

*

 

Hussein songeait à sa mission. Mener ses hommes à la bataille, à beaucoup de batailles encore, vaincre enfin et puis ensuite peut-être, aider à réorganiser un pays, né de nulle part. Musulman bosniaque, bien sûr ce n'était pas une nationalité, alors qu'être croate, serbe, macédonien, hongrois, roumain, cela avait une signification ethnique, géographique, diplomatique parfois, un écho historique. Eux n'étaient que le résultat d'une colonisation religieuse, née des conquêtes de Soliman le Magnifique, à la fin du XVIème siècle jusqu'à l'effondrement de l'Empire ottoman, entamé au milieu du XVIIIème siècle et achevé en 1918. Mais ils étaient d'anciens serbes, d'anciens croates, d'anciens hongrois, d'anciens ottomans, unis par une même foi, encore que modérée, européanisée, alors que les autres étaient croates ou serbes avant d'être bosniaques. D'ailleurs, on parlait d'un serbe bosniaque ou d'un croato-bosniaque mais d'un musulman bosniaque. Le premier terme, la référence religieuse, valait appartenance citoyenne et nationale.

 

La Bosnie avait toujours été un carrefour. L'Illyrie avait été conquise par l'empereur Auguste et plusieurs voies romaines l’avaient sillonnée. Une au sud longeait la côte en passant par Salona, future Raguse, devenue Dubrovnik la martyre, et l'une au nord longeait les territoires de la Dacie et remontait sur les frontières de la Germanie. Région non encore évangélisée, elle était passée, lors du Grand partage du monde romain en 395, entre Grecs et Latins, sorte de Yalta antique aux conséquences plus durables et plus terribles, aux marches des deux empires romains, des deux cultures, qui, désormais, allaient se faire face pendant des siècles, du côté de l'empire romain d'orient, la frontière passant à proximité des limites actuelles de la Bosnie et de la Croatie. La Bosnie était donc destinée à passer du côté grec, oriental, puis orthodoxe de l’Europe, du côté serbe, contre son voisin, croate, dernière limite romaine latine. La Bosnie n’avait d’existence propre, autre que comme une province turque ou austro-hongroise que depuis peu de temps, malgré l’intermède napoléonien qui avait créé les Provinces Illyriennes dont les frontières avaient buté sur la Bosnie ottomane. Elle ne fut reconnue véritablement que parce que le Congrès de Berlin de 1878 avait autorisé l'occupation temporaire du territoire de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie, qui l’avait annexée en 1908. La Bosnie existait alors, non en tant qu'entité reconnue mais comme objet de convoitise, comme source de conflits ou enjeu de pouvoirs incertains. Quelle émancipation pouvaient-ils alors espérer ? Pour quelle identité, pour quel peuple ? C'était comme si les musulmans espagnols n'avaient pas été chassés d'Espagne par Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, après la prise de Grenade en 1492 et que la generalitad dans laquelle ils seraient insérés avait fait sécession quelques siècles plus tard pour créer un état musulman espagnol. Un massacre assuré en serait résulté, dans un bain de sang immanquablement prévisible.

Un jour peut-être, de cette folie surgirait la conscience d’un avenir commun à tous les bosniaques. Il songeait aux paroles d'un chant souvent entonné dans le bataillon, imposé par les « français » et Yesdine tout particulièrement:

France, ô ma France très belle

Pour toi je ferai bataille

Je quitterai père et mère

Sans espoir de les revoir jamais.

Il aimerait qu'un jour des soldats, ses soldats, puissent entonner un chant vantant son pays, un pays qu'il chérirait comme les auteurs de ce chant avaient chéri le leur, avant de mourir pour lui peut-être. Hussein songeait souvent à cet avenir incertain. Il lui faudrait d'abord retrouver Souraya si elle était encore vivante et, après avoir tant appris à haïr, réapprendre à l'aimer et lui faire des enfants, une maison, vivre... Rendre à Souraya la petite croix de malachite vert foncé aux pattes enflées, ersatz d’une pauvre jade, qu'il portait à son cou et dont il admirait les reflets diaprés lorsqu'il était seul. La mère de Souraya la lui avait donnée, héritage d'un grand-père croate et catholique fervent. Hussein l’avait retrouvée dans les restes des bagages calcinés à Jelasca que les serbes avaient épargnés ou oubliés. Mais pour réussir tout cela, il lui fallait vaincre. Et pour vaincre, il fallait livrer bataille ce matin. Et d'abord contre lui-même. Comme toujours il lui fallait beaucoup de volonté pour ne pas se relâcher, fermer les yeux, inspirer un grand bol d'air frais, jeter un dernier coup d'œil à ses soldats.

 

 

*

 

5 heures trente. Plus un bruit. Chaque soldat retenait son souffle, le regard braqué sur son arme ou sur son objectif. Les soldats de 1914 devaient ressentir les mêmes sentiments. Ils savaient que les combats étaient meurtriers. Qu'en face les mitrailleuses les attendaient. Qu’elles faucheraient les meilleurs d’entre eux. Aujourd'hui, le combat de mouvement l'emportait sur ces gigantesques confrontations humaines transformées en boucheries monumentales. Le prix de la vie du soldat s'était considérablement renchéri depuis qu'on avait pris conscience avec la modernisation des techniques militaires que la guerre ne prenait pas fin avec la mort de tous les ennemis.

Les chefs de ses compagnies avaient étalonné leur  montre. Hussein avait prévu que la compagnie d'appui, Charlie 4, allait fournir un appui feu au bataillon. En ouvrant un feu d'enfer sur les lignes serbes avec toutes les armes disponibles, fusils, mitrailleuses, mortiers, lance-roquettes antichar, grenades à main et à fusil, pendant exactement deux minutes, puis en détournant la direction de ses tirs sans en diminuer l'intensité. Au même moment, les compagnies d'assaut se lèveraient et marcheraient à l'assaut du village alors que ses défenseurs devraient baisser la tête en raison de l’intensité du feu qu’ils recevraient.

 

 

 

(...) 

 

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