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320 8374183Avertissement

 

« Est-il besoin de préciser que ce roman est une œuvre de fiction même s’il se fond dans une trame historique dramatiquement réelle ? Toute ressemblance avec des personnages ayant véritablement existé ou des évènements qui se seraient vraiment déroulés serait donc purement fortuite, ou alors un coup de chance rare, hormis pour quelques salauds bien connus qui en ont été les acteurs maudits ».

 

 

 

« Inutile de préciser également que les droits d’auteurs sont protégés et appartiennent à Daniel Mainguy (© 2010) ».

 

 

« Cet ouvrage est publié sous forme de feuilleton, en ligne, en format .pdf ou html sur www.daniel-mainguy.fr».



 

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Ne pas reproduire sans autorisation : « frappe et on t’ouvrira ».

 


Le précédent, chapitre 1

 

  La suite, chapitre 3

 
  Chapitre 2
 
 
 
 
 
L'arabe du coin

 

Paris, 6 juin 1995, 8 heures

 

 

Ibrahim venait de quitter Saint-Michel-Notre-Dame et marchait nonchalamment en tenant la bride de son sac à dos sur l'épaule. Il remontait le boulevard Saint-Michel en direction du boulevard Saint-Germain. Devant lui, quelques étudiants s'affairaient déjà à cette heure trop matinale pour qu'il s'agisse de l'empressement de la rentrée des cours. La Sorbonne était proche, mais aussi Assas, la Faculté de droit et puis la Faculté de médecine et Jussieu, de l'autre côté de la colline du Panthéon, après les Arènes de Lutèce. Il respira l'air gris du matin qui n'était pas encore complètement saturé des vapeurs d'essence qui allaient bientôt asphyxier la ville, et entra dans un bar proche.

Il lui fallait attendre 8 heures pour accomplir la mission pour laquelle il s’entrainait depuis toutes ces semaines.

Au même moment, Morislav se dirigeait vers l’Hôtel de Ville pour se trouver à partir de 8 heures également devant la station de métro éponyme où il devait attendre et recueillir discrètement Ibrahim, si la première partie de sa mission était réussie.

Josip leur avait répété inlassablement : le succès ou l’échec dépendait de l’exactitude du minutage, de leur nerf, de leur capacité à dépasser les imprévus.

 

 

*

 

Mohamed Ben Abderamane préparait sa nouvelle journée de labeur. Après avoir tiré le rideau métallique hurlant autour de son rouleau, il retournait dans son antre sombre et la dégageait des étals à demi vides de légumes et de fruits pour les disposer de chaque côté de l’entrée. Puis il inspectait l'ensemble des présentoirs, rangeant les paquets de gâteaux, remplaçant des tablettes de chocolat manquantes, retirant les produits aux dates limites de consommation dépassées, vérifiant que les pots de bonbons étaient assez garnis, que suffisamment de boîtes de jus de fruits, de soda et de bière trônaient au frais au milieu des yaourts et du fromage. Plus tard, il recevrait quelques baguettes du boulanger voisin et s'apprêterait à affronter une nouvelle journée de sourire auprès d'une clientèle souvent pressée, pas toujours polie.

Comme beaucoup de ses collègues, il n'était pas un simple épicier. Pour tous, il était « l'arabe du coin », celui que les ménagères saluent le matin et méprisent le soir.

En France, il était « l'arabe » — une insulte pour un pur berbère — tout comme il était, lorsqu'il retournait au Maroc, le «  français ». Encore cette qualification était approximative. Il était le « français » parce qu'il vivait à Paris. Un cousin installé à Lisbonne était pour sa famille le « portugais », un troisième à Amsterdan était le « hollandais ». De continentalité indécise, de nationalité discutée par ceux auprès desquels il aimait vivre, il avait fini par admettre cette bancalité identitaire et mettait un point d'honneur à servir sa clientèle exigeante, parfois raciste, parfois sympathique, mais toujours pressée. Il avait vendu un précédent commerce qu’il possédait boulevard de La Villette un an auparavant pour s'installer ici, boulevard Saint-Michel, presque en face de la place Saint-Michel, au pied du Quartier Latin. Comme Monsieur Jourdain prosait sans le savoir, Monsieur Abderamane faisait du Rastignac sans se douter, en se rapprochant du cœur de Paris.

Il bénissait la rencontre avec son cousin Josip, quelques semaines plus tôt. Il devait s'agir d'un cousin à la mode de Bretagne comme disaient les parisiens, car il ne l'avait jamais vu au pays et il ne semblait pas connaître un traitre mot d’arabe. Il faudrait qu'il en parle à son père la prochaine fois qu'il partirait en vacances. « Josip ? C’est un prénom Berbère, Turc ou Arabe ? »

Grâce à Josip, il avait pu s’occuper vraiment de sa boutique, sans être en permanence derrière sa caisse ou à aller et venir entre le magasin et la remise. En quelques jours, la transformation avait été radicale. Il avait pu attirer ses clients par une boutique soignée et une présentation plus intelligente des produits qu'il offrait, dont de magnifiques fruits et légumes que ses clientes s'arrachaient. Josip lui également avait présenté un jeune garçon, Ibrahim pour le remplacer lorsqu’il avait dû cesser de l’aider. Josip lui avait dit qu’il venait de Turquie où il avait travaillé dans une grande surface et qu’il avait besoin d’argent après avoir fait un voyage en Yougoslavie. « Un truc humanitaire en Bosnie » lui avait-il dit. Homme simple et confiant, Mohamed n'avait pas posé beaucoup de questions surtout que le garçon s'était avéré très efficace, peu cher et surtout non déclaré et qu’il se fichait pas mal des événements qui se déroulaient dans une Bosnie qu’il ne savait pas situer sur une carte.

Ce matin pourtant, Ibrahim était en retard. Peut-être avait-il eu des problèmes de métro. La radio n'avait-elle pas annoncé des manifestations étudiantes ce matin dans le quartier? Tant mieux, ce serait plutôt bon pour le commerce, tant que ça restait bon enfant. Tous les manifestants auraient soif ou faim à un  moment ou à un autre, et plus ils étaient jeunes plus ils auraient envie des bouteilles de soda et des paquets de gâteaux du  magasin de Mohamed.

« Une bonne journée commence, finalement ». Mohamed se frottait les mains, dans une attitude qui aurait plu aux meilleurs caricaturistes des Harpagon de tout poil.

Mohamed vit arriver Ibrahim, quelques minutes après huit heures.

— Alors Ibrahim, qu'est-ce que tu fais, ce matin?

— Excusez-moi, monsieur Mohamed, j'ai raté mon métro ce matin et j’ai loupé mon changement. Il se dirigea vers le fond du magasin, cherchant le grand tablier bleu identique à celui que Mohamed portait.

— Tu es tout excusé, fils. Il lui glissa quelques pièces dans la main.

— Tiens, va acheter Le Figaro. Je crois qu'il y a une manifestation d'étudiants ce matin et qu'ils doivent passer par ici. Va vérifier et si c'est le cas cours chercher quelques caisses de coca ou de tout ce que tu trouveras dans la remise. Tu les mettras au frais pour tout à l'heure quand ils auront bien soif après avoir marché et crié.

Dino « Ibrahim » prit un diable et se dirigea vers un kiosque à journaux, un petit sourire en coin. Tout marchait à merveille. « Bien sûr qu'il y avait une manifestation ce matin ! » Et comme il l’avait prévu, Mohamed l’envoyait à la remise chercher quelques caisses de canettes de boisson.

Sitôt hors de vue de l’échoppe, il se dirigea vers l'arrière d'une camionnette postée dans une rue perpendiculaire au boulevard Saint-Michel, près de la remise, une simple pièce au rez-de-chaussée d’un immeuble trop étroit et trop laid pour être remarqué, dans lequel le commerçant entassait ses stocks de marchandises ainsi que tout un bric-à-brac incroyable fait de présentoirs rouillés, de caisses enregistreuses en panne et de cartons en tous sens. Ibrahim ouvrit la porte de la camionnette qu'il avait garée là la veille au soir et chargea sur son diable trois cartons de sodas. Il s'assura du contenu du long carton effilé qu'il plaça au-dessus et vérifia l'heure. Huit heures vingt-cinq. C'était parfait, le minutage était excellent. Il referma la porte de la camionnette et se dirigea vers le magasin. Parvenu presque devant son entrée, il s’arrêta, faisant mine de lacer ses chaussures tout en surveillant l'autre côté de la rue.

 

 

*

 

Exactement en face, une magnifique et énorme Mercedes, couleur espion foncé, attendait en double file. Son moteur en marche parfaitement silencieux. Le chauffeur, un militaire revêtu d'un uniforme étranger vert olive, surveillait ses arrières dans ses rétroviseurs, tandis qu'un autre homme, également en uniforme, se tenait debout près de la voiture.

A huit heures trente très exactement, le colonel Talic, de l'armée de Serbie, attaché militaire à l'ambassade de Yougoslavie sortit comme d'habitude de chez lui, pour se rendre à l'ambassade, accompagné de son chauffeur et du garde du corps qui lui servait d'ordonnance à l'occasion. La ponctualité était l’une de ses principales qualités. Il calculait chacun de ses gestes, du matin au soir, en fonction de leur durée. Levé à sept heures pétantes, quels que soient le jour et le lieu, un quart d’heure pour se doucher et se raser, une demi-heure pour son petit déjeuner, un quart d’heure pour s’habiller. A huit heures précises il saisissait les journaux du matin que son ordonnance lui avait apportés. Jamais il n’aurait imaginé franchir le seuil de la porte cochère de son domicile avant ou après huit heures trente, à l’heure de sa montre chronomètre dont il vérifiait l’exactitude plusieurs fois par jour. Etrange souci d’exactitude dans une ville où le temps de trajet pouvait varier considérablement selon l’intensité de la circulation du matin. Mais tels sont les psychopathes qu’ils s’en tiennent à quelques principes intangibles et qui leur sont propres, exactement comme il traitait ses maîtresses aux tendresses tarifées : avec force et exactitude. La porte de l’immeuble était à peine entrouverte que déjà le garde se précipitait pour protéger son supérieur de son corps en plongeant la main droite dans l’entrebâillement de sa veste. Il pensait qu’il devait agir ainsi qu’il l’avait vu dans les films d'action américains, où les trafiquants de drogue sont protégés par des malabars exagérément musclés au regard et au poil noirs, habillés de costumes sombres, comme pour démontrer que le vice n'est pas étranger à la bonne tenue. Le garde lançait des regards de tous côtés, au milieu des passants qui ne les remarquaient pas ou qui s'agaçaient d'être bousculés ou de devoir modifier la ligne des pas qu'ils s'étaient fixés. Arrivés dans la voiture, le garde claqua la portière et se glissa sur le siège avant non sans avoir jeté un dernier regard circulaire autour de lui.

C'est le moment que choisit Dino « Ibrahim » pour ouvrir le carton qu’il avait posé au dessus des autres et en sortir un long tube de bois clair, prolongé d'une boursouflure oblongue de plastique kaki, dont la symétrie était rompue par une poignée de métal noir et un viseur.

Toujours accroupi, Ibrahim saisit la poignée, ajusta l'arme à son épaule, un lance roquette antichar « RPG-7 » de l'armée ex-soviétique, puisque tel était sa dénomination, du type de ceux que les télévisions du monde entier avaient montrés dans les rues dévastées de Beyrouth, servies par des chiites ou des miliciens prosyriens qui, généralement d’ailleurs, s’en servait à toutes autres fins que de détruire des blindés.

Il visa la voiture, s’assura une dernière fois que sa cible était bien assise à l’arrière de la voiture, et appuya sur la queue de la détente de son arme.

La roquette jaillit en un court sifflement en traînant un panache de fumée blanche et heurta presque immédiatement la Mercedes qui explosa en un énorme fracas réfléchi par les hautes façades du boulevard. La voiture sembla se désintégrer dans un immense dégagement de chaleur que l'essence du réservoir contribuait à entretenir.

En un trait de temps, il ne restait presque plus rien de la voiture ni de ses occupants qui ne s’étaient pas douter une seule seconde de l’imminence de leur fin.

Ibrahim se releva, remis l'arme dans son carton. Il tourna la tête vers le magasin. Mohamed le fixait. Incrédule. Les yeux écarquillés. La bouche béatement ouverte. Il regardait alternativement Ibrahim qui lui paraissait maintenant un étranger et les flammes de l'enfer de l'autre côté de la rue. « Comment quelqu’un peut-il sortir vivant de ça ? »

Les voitures avoisinantes brûlaient également. Un pneu explosa, ajoutant encore à la panique et à la confusion. Des gens s'arrêtaient. Certains commençaient à crier et à s'agiter. Une fumée confuse et brune envahissait le boulevard. Un chauffeur de taxi stationné à quelque distance sortit de sa voiture avec un petit extincteur de voiture, minuscule pompier pour un incendie de géant, et franchissait l’obstacle de la fumée, se mit à arroser l’épave sans succès, s’éloignant vite en raison de l’immense chaleur qui se dégageait.

Ibrahim fixa Mohamed toujours médusé, incapable même de fermer la bouche béante qui lui donnait un air parfaitement idiot. Il lui fit un petit signe de la main avant de dégrafer son tablier et de se diriger vers le pont menant de l’autre côté de la Seine, vers le parvis de Notre Dame et l'Hôtel de Ville, dans l'île de la Cité toute proche. Mais aussi le Quai des Orfèvres qu’il évitait de regarder. Par superstition.

Déjà, des policiers en faction devant la Préfecture de Police arrivaient en courant, bredouillant dans leur radio portable des instructions, des demandes d'aide ou de renfort, croisant Ibrahim qui se dirigeait d’un pas tranquille dans la direction inverse, poursuivi seulement par l’odeur d’essence et de caoutchouc brûlé.

 

 

Chapitre suivant, chapitre 3

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